Entre rêve et réalité au Kirghizistan

Kirghizistan femme yourt

La chaleur dans la voiture est insupportable, l’air et sec, tout n’est que poussière. Nous quittons la route pour nous engager dans une petite rue du village de Toktogul, au Kirghizistan, tandis que Munarbek tente, tant bien que mal, d’éviter de rouler sur les trous et les reliefs divers de la route. Nous nous arrêtons bientôt devant une petite maison et Ilate Bubu sort son téléphone portable. Nous sommes tous silencieux dans la voiture et une très légère tension est palpable, nous attendons là quelques minutes. Le battant d’un grand portail blanc s’ouvre et je vois une femme d’unesoixantaine d’années en sortir...

Sabira

Ses gestes sont précis, méticuleux, presque gracieux. Elle porte un voile traditionnel musulman qui a la particularité d’être blanc et porte par-dessus une sorte de manteau sans fermeture en tissu noir serti de fines coutures de fils dorés. Elle porte également un gros sac à main en cuir foncé. Munarbek m’explique que nous allons devoir nous entasser à quatre à l’arrière de la voiture. Ilat Bubu discute quelques instants avec cette femme devant le portique de la maison, Ainoura m’explique que la personne travaille dans un hôpital en tant qu’infirmière et me parle de l’endroit où nous allons mais je ne n’écoute plus : je me trouve absorbé par les gestes de la femme. Je m’aperçois qu’elle prie.

La femme s’approche ensuite et s’engouffre à l’arrière du véhicule, aidée par Ilat Bubu. La voiture démarre et nous nous éloignons. Je suis écrasé sur la portière gauche, mais ça ne me dérange pas trop : Ainoura est assise à ma droite presque à cheval sur moi. A mesure que nous roulons, ses cheveux effleurent mon visage au gré du vent qui s’engouffre par la fenêtre du véhicule. La femme se présente : elle s’appelle Sabira. Ainoura traduit pour moi, mais je peine à me concentrer : je ne peux m’empêcher de remarquer son strabisme qui lui procure une dimension mystérieuse, comme un rappel de son activité peu habituelle.

Les paumes jointes en direction du ciel, la femme se met alors à prier, bientôt suivie par les autres passagers, sauf Munarbek le chauffeur, qui reste silencieux. Ceux qui connaissent les écritures, marmonnent en arabe, les autres se taisent. Ne sachant trop quoi faire, je me mets moi aussi à joindre mes mains en coupe, les yeux baissés, jetant de rapides coups d’œil aux autres passagers. Nous sortons de la ville pour nous retrouver sur un petit sentier, la voiture s’arrête et la vielle dame se tourne vers le paysage qui s’étend sur notre droite. « Nous arrivons dans un lieu sacré, dit-elle, Il faut prier » Nous entamons alors un long moment de recueillement dans un profond silence, le chant des insectes est intense, caractéristique de ces endroits à la végétation brulée par le soleil...

Le serpent à cornes

Sabira nous raconte alors l’histoire du serpent à cornes, « ce serpent qui ne se dévoile qu’en de très rares occasions ». Les plus chanceux peuvent se vanter d’avoir aperçu un bout de sa queue avant qu’il ne disparaisse entre les pierres, mais ce n’est qu’aux plus sages qu’il est donné de voir sa tête. Je regarde à l’extérieur, et j’observe les abords de la route. J’essaye d’imaginer à quoi pourrait ressembler le serpent à corne, je me surprends à le chercher vaguement du regard. Je me concentre à nouveau sur la traduction du récit de Sabira. Elle nous raconte qu’elle est tombée gravement malade dans sa jeunesse et qu’elle a vu la tête du serpent, c’est ainsi qu’elle possède aujourd’hui un don surnaturel...

Me voilà plongé dans un monde de superstition, un monde ou la logique et le hasard n’ont pas leur place... la seule raison qui tienne est celle du regard que l’on pose sur ce que l’on voit me dis-je : un oiseau aux ailes argentées, perché sur un arbuste mort, devient là un signe de bienvenue...

Les soubresauts de la voiture franchissant les aspérités de la route interrompent le fil de mes pensées, j’observe les collines alentours. Le paysage me semble parfaitement désertique et pourtant, alors qu’apercevoir la moindre de trace de végétation me paraît improbable, je vois de très beaux arbres se dessiner à l’horizon. Nous arrivons bientôt au lieu de notre destination et nous nous arrêtons en haut d’un terrain qui surplombe légèrement ce qui me semble être une petite forêt. De loin, j’observe cette petite forêt s’étendre le long d’une dépression située entre deux collines pelées par le soleil. Nous sortons de la voiture et Ilat Bubu me charge de porter quelques tapis colorés et des bouteilles d’eau vides, Nous nous dirigeons à pied en direction des arbres, empruntant le chemin qui mène en contrebas. J’aperçois un pont, une rivière. Par contraste avec la lumière aveuglante du jour, l’endroit me paraît sombre, presque inquiétant.
Je suis silencieux et mon estomac est noué. À mesure que je descends, la fraicheur de l’endroit m’envahit. Je remarque beaucoup d’insectes. L’air est humide, la végétation foisonne et les arbres sont hauts : la canopée ne laisse filtrer les rayons du soleil qu’à de rares endroits. J’ai l’impression d’être dans un conte de fée.

Nous traversons le pont, puis nous nous approchons d’un petit point d’eau situé à notre gauche. Nous nous asseyons là quelques instants et Ilat Bubu, après nous avoir incités à goûter l’eau de la rivière, me demande de remplir les bouteilles vides. J’accomplis la tâche avec peine, le niveau de l’eau étant très bas et les bouteilles très volumineuses. Les autres s’éloignent pour me laisser à mes songes... la douceur du piaillement des oiseaux, la pureté du glougloutement des bouteilles qui se remplissent vient me rappeler à quel point l’endroit est paisible. Jefige mon regard sur l’eau, et contemple les reflets scintillants qui dansent à la surface, surement dans l’attente d’une apparition surnaturelle...

Je reste là quelque instant puis j’entends la voiture de Munarbek repartir, je vois ma mère, Ilat Bubu et Ainoura redescendre les bras chargés de sacs. Sabira, qui devait sûrement prier quelque part, les rejoint et Ilat Bubu me fait signe de les suivre. Nous nous engageons maintenant sur un petit sentier saillant à travers les broussailles, je remarque de nombreux plans de cannabis et j’en profite pour arracher discrètement quelques têtes et les glisser dans mes poches. Nous arrivons dans une petite clairière et je dépose les tapis sur les hautes herbes selon les indications d’Ilat Bubu. La végétation est luxuriante, la lumière est magnifique et je me dis que l’endroit est rêvé pour une séance avec un chaman.

Le rêve chamanique

Nous disposons les victuailles contenues dans les sacs sur les tapis. L’idée de manger avant la cérémonie me plaît, mais je ne peux m’empêcher de penser que le jeun est un moyen plus approprié pour mettre l’esprit en éveil. Nous commençons à manger, Sabira sort quelques objets de son sac auxquels je ne prête pas grande attention. Les fruits de la région sont délicieux, c’est la seule nourriture qui ne soit pas infecte ici me dis-je. Je sirote une tasse de thé, le regard plongé dans le liquide fumant et mon regard se fixe sur l’éclat du reflet du soleil... l’espace d’un instant je suis en pleine sensation de « déjà vu » : la situation me paraît familière, presque anodine. Pendant que nous terminons notre repas, Sabira se met à confectionner des fils à partir de boules de cotons, qu’elle enroule ensuite autour de petites branches. Se faisant elle engage une conversation avec Ilat Bubu dont je ne comprends rien.

Rapidement, nous nous trouvons chacun à imiter Sabira. Après avoir sélectionné les branches alentours me paraissant les plus belles, je confectionne péniblement des fils de cotons que j’enroule à mon tour autour des petites baguettes de bois. A l’issue de la tâche, nous avons chacun quatre ou cinq baguettes recouvertes de coton. Je remarque à quel point mes fils de cotons sont grossiers, mais la conversation de Sabira avec Ilat Bubu met fin à ma frustration tandis qu’Ainoura se met à traduire. Sabira s’adresse maintenant à ma mère : elle dit qu’elle sent qu’il y a une sorte d’usine néfaste près de l’endroit où habite ma mère en France. Ma mère confirme en rectifiant qu’il s’agit d’une centrale nucléaire. Sabira pose d’autres questions à mère, cherchant chaque fois une nouvelle confirmation de ce qu’elle avait « deviné » sur son âge, sa profession son emploi et autres. Elle s’adresse ensuite à moi et s’adonne au même petit de jeu de questions-réponses.

Plus tard, nous nous levons et nous dirigeons à travers un petit sentier dans la forêt, quelques minutes plus tard, nous nous arrêtons de nouveau dans une petite éclaircie de terre battue. Là, Sabira s’assoit au pied d’un gros arbre, adossé à une étendue de terre légèrement surélevée par rapport au sentier. Elle nous invite à nous asseoir avec elle au pied de l’arbre tandis qu’elle s’adosse, face à nous, sur la paroi de terre. Tout en chantant des psaumes en arabe, Sabira allume les baguettes de bois couvertes de coton que nous avions confectionné et plante les baguettes dans la terre à côté d’elle. Les petites branches de coton en se consumant dégagent une épaisse fumée blanchâtre tandis que Sabira semble rentrer en pleine transe. Son visage me paraît soudainement très vieux et abîmé. Ses yeux révulsés, dont les paupières à demie fermées laisse transparaître le blanc, lui procure un air de sorcière inquiétante. La Chamane s’interrompt dans ses prières et se met à produire d’énormes rots, ce qui ne manque pas de me surprendre. J’observe ma mère qui a les yeux fermées : manifestement tout lui semble normal me dis-je. Sabira continue d’éructer à gorge déployée, comme pour se débarrasser d’un hôte indésirable vivant à l’intérieur de ses entrailles. Elle s’adresse à Ilat Bubu la première, je demande à Ainoura de traduire mais elle refuse, arguant du caractère intime de la conversation. En observant les gestes d’Ilat Bubu, je suppose qu’elle parle d’un problème lié à son ventre ou à son sexe avec la Chamane. Vient le tour de ma mère. La Chamane lui demande comment elle se sent physiquement, puis la conversation porte sur son père, mort lorsqu’elle avait 16 ans et sur le fait qu’il est là, avec elle, pendant la cérémonie. C’est le tour d’Ainoura. Indiscret, je lui demande encore de traduire les révélations que la Chamane lui fait, ce qu’elle accepte de faire, quoiqu'un peu hésitante. La Chamane lui dit entre autres que son destin n’est pas d’aller vivre aux Etats-Unis et qu’elle deviendra une personne brillante si elle reste au Kirghizstan. Elle révèle également à Ainoura qu’elle a la pointe inférieure de la colonne vertébrale recroquevillée et lui propose – ce qu’Ainoura traduit avec beaucoup de gêne – de la lui redresser sur le champ en lui mettant deux doigts dans l’anus. Il ne reste plus que moi...

Ça pourrait aussi t'intéresser

Pour être le premier à poster un commentaire

Connecte-toi
Notre concept Tags S'identifier Créer un profil